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You are an infinite

À partir de quand cessons-nous d’être une personne pour devenir un patient ?

Et à partir de quand cessons-nous d’être un patient pour devenir une somme d’organes et de fonctions considérées défaillantes ou vigoureuses, normales, médianes, acceptables, au mieux, un patchwork de systèmes qui trient, synthétisent, détruisent, régénèrent…?

Hippocrate disait que pour tout médecin qui se respecte, « Ce qui échappe à l’œil (doit être) maitrisé par l’œil de l’esprit. »

Pas l’œil de la technique ou de la machine, non ; l’œil aimant qui perçoit par le cœur. Presque, l’œil de ‘Dieu’.

Celui capable de percevoir l’infini derrière un homme. Capable de voir une personne derrière une pathologie.
Une blessure derrière une statistique.

« A un degré qui n’est pas inférieur aux informations fournies par les instruments coûteux de la recherche clinique moderne. »

Car quelle machine saurait percevoir ma composition émotionnelle, la tendresse de mes gestes, la fébrilité de ma voix, la force de mes traits ou ce que trahit ma posture de ma faculté d’aimer ou de souffrir la vie ?

Le Dr Henry Annan, ancien président de la Fédération Canadienne des étudiants en médecine écrivait aux nouvelles générations de médecins :

« Je conteste l’idée que le seul but du médecin est de diagnostiquer. Il est puissant de pouvoir regarder avec confiance dans les yeux d’un patient chez qui on a récemment diagnostiqué un cancer grave, mais qu’il est possible de soigner, et de lui assurer que tout ira bien. Il n’y a pas d’équivalent à être le premier à consoler les parents qui viennent de perdre leur unique enfant juste après que vous ayez tout fait pour tenter de la sauver. Il n’existe aucun ordinateur capable de détecter que l’adolescent qui s’est rendu à votre bureau pour un renouvellement d’ordonnance subit effectivement des brimades à l’école et a besoin de votre soutien. En outre, les rôles des médecins transcendent largement les quatre murs d’un hôpital ou d’une clinique. Les médecins sont des concepteurs de politiques, des chercheurs et des éducateurs. »

Devrais-je rappeler que le mot Docteur vient du latin Docere, signifiant « Enseigner ».

Hippocrate l’écrivait déjà lui aussi : « Il existe un art à la médecine aussi bien qu’une science, et cette chaleur, cette sympathie et cette compréhension peuvent l’emporter sur le scalpel du chirurgien. »

Idée reprise encore avant dans la sagesse et médecine Indienne : « Lorsqu’une personne (entendre thérapeute, médecin ou praticien), qui, bien que versée dans la science de la maladie et son traitement, n’essaie pas d’entrer jusqu’au cœur du patient par la vertu et la lumière de sa connaissance, elle ne sera pas à même de traiter la maladie. » (1) parce que l’« Homme est un Univers ». (2)

Paul Kalanithi, dans son ouvrage brillant, « Quand le souffle rejoint le Ciel », allait même plus loin en disant que le rôle du médecin est de protéger l’identité même.

Lorsque le diagnostic de mon père a été scellé, c’est toute son identité qui s’est recroquevillée et réduite dans une terminologie médicale.

Le champ lexical de la médecine aujourd’hui ne nous parle que de guerre : antibiotique, anti tumeur, antibactérien, immunosuppression, anti cancer, se battre, lutter contre.…les seuls « pro » que l’on entend souvent sont les probiotiques et les…protocoles.

Mot déshumanisant réduisant le patient à un corps dont on a libre cours de disposer, et devenu difficilement supportable pour de nombreux thérapeutes, infirmier(es) et médecins avec qui j’ai pu m’entretenir.

«L’appel à la protection de la vie – et pas seulement de la vie mais de l’identité de l’être; et ce n’est peut-être pas exagéré que de dire l’âme d’un autre, me semble évident dans son caractère sacré. Avant d’opérer le cerveau d’un patient, j’ai réalisé que je devais d’abord comprendre son esprit, son identité, ses valeurs, ce qui rend sa vie digne d’être vécue. »

Car il ne faudrait pas oublier que le malade est avant tout une PERSONNE.
C’est-à-dire, un infini.

« Une personne est ce que je peux supposer d’infini dans un individu dont je ne perçois que le corps. Ou encore : une personne est un être tel qu’il ne peut être réduit aux abstractions qui le déterminent (sexe, âge, condition, etc.) alors même que je n’ai accès qu’à cela de lui de manière immédiate. » (3)

Mais quelle est cette personne à laquelle je m’identifie ?

Ne suis-je qu’un corps qui n’a d’autre but que d’aller vers sa fin ?
Ou existe-il un horizon derrière mes yeux, que rien ne peut soumettre, que rien ne peut enfermer ?

Lorsque mon père est décédé, j’ai passé un long moment à regarder nos photos d’enfances, les siennes bien avant que je naisse, et celles de nos dernières années ensemble.

La vie, le corps, ne m’a semblé qu’être une succession de métamorphoses.

Assurément, rien de ce qu’il n’avait été à 10 ans, ne restait de lui à 20 ans, et rien de ce qu’il n’avait été à 20 ans, ne restait de lui à 60 ans, et rien de ce qu’il n’avait été à 60 ans, ne restait de lui.

Dr. Larry Dossey, que nous retrouverons dans le documentaire, affirme que chaque année, 98% des atomes du corps humain sont remplacés. Au bout de cinq années, il ne reste plus un seul atome original.

Mais nous avons pourtant la sensation d’être…la même personne.

Ce « quelque chose », peut-être un fil ténu, mais essentiel, qui nous dirige, identique, à travers le temps, à travers l’espace.

C’est sur cela qu’il nous faut nous pencher.

Et je sais que dans ma voix, c’est sa voix qui se continue. La vôtre.
C’est pour cela que j’écris.”

 

(1) Charaka Samhita, Vimanasthana, Chapitre IV sutra 12
(2) Vastu Purusha Mandala
(3) Roland Favier, Le Corps

Emmanuelle Soni-Dessaigne

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