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On joy and suffering

“J’ai passé une partie de ma vie à tenir la main de ceux qui souffrent, de ceux qui vont mourir, de ceux qui sont malades; et je sais qu’en écrivant ces lignes je prends le contre-pied de beaucoup de choses, parce que cela va à l’encontre de la société de la ‘moindre souffrance’ et du ‘moindre effort’ dans laquelle nous sommes.

Pourtant, si au départ je leur tenais la main avec le désir d’ôter la souffrance et de changer les choses, j’ai réalisé avec le temps que la seule façon qu’ont les choses de changer, c’est d’abord, d’être aimées.

(Et nous y reviendrons dans le documentaire avec le Dr. Leonard Laskow, entre autre).

Alors, aimer la souffrance ?

Oui, j’ai une éloge à faire sur la souffrance, au même titre qu’il y en aurait une à faire sur la joie.

Dans notre quête du bonheur, nous souhaitons chaque jour par tous les moyens étouffer ou expurger la souffrance hors de nous comme si celle-ci était l’entrave nous empêchant l’accès à la plénitude, à la paix, à l’amour.

Je crois au contraire, que l’amour est caché dans ce que l’on prend pour souffrance.

Je crois que c’est ce qui nous lie précisément aux autres et à l’humanité. Que les liens tissés dans et à travers la souffrance sont autant ou plus forts que ceux tissés dans la joie et les plaisirs fugaces. Apprendre à aimer l’humain dans la nudité de son âme, la vivacité de ses plaies.

Je n’ai personnellement pas envie d’être assise en ermite sur une montagne pensant saisir toutes les lois du monde, plutôt que d’être au milieu de la fange avec les déshérités de la joie.

Je n’ai pas non plus envie d’être protégée dans la paix factice d’une catalepsie des sens et d’une vie sans vagues plutôt que d’être rabattue constamment contre les rochers des échecs, du doute, de la douleur, avec mes compagnons de voyage.

Car à mon sens, la souffrance est la porte d’accès à beaucoup de choses et beaucoup de profondeurs, puisque « J’ai grandi à l’intérieur d’une larme, et, à travers sa vitre scintillante, j’ai vu le monde éclatant de lumière. » (1)

Évidemment, je ne souhaite pas ici faire l’éloge de la souffrance telle qu’elle serait christique ou selon le principe de tendre l’autre joue, comme s’il fallait se flageller ou accepter de l’être pour connaitre Dieu.
Je ne souhaite pas non plus encourager une posture plaintive et victimisante, car je crois fermement que se plaindre est souvent un luxe et un nombrilisme dans notre société.

Je souhaite ici dire simplement que les leçons que la douleur, la peine et la souffrance peuvent nous enseigner, ne peuvent pas être apprises par le confort et la joie et que « la souffrance est un bon professeur pour ceux qui sont vifs et prêts à apprendre », qu’elle est « vraiment votre meilleure amie car elle éveille en vous la recherche d’un ailleurs ou d’un autrement. » selon les mots de Paramhansa Yogananda , philosophe et mystique indien.

J’aime à penser que la joie est ‘Dieu’ dans l’évidence ; et la souffrance, ‘Dieu’ dans le secret.
La première émotion est certes plus plaisante, mais n’en est pas plus divine.

La première nous élève, la seconde nous approfondi.

Le philosophe allemand Friedrich Nietzsche n’était certainement pas étranger à la souffrance.

Pendant la majeure partie de sa vie, il a souffert de migraines atroces qui l’ont rendu inapte pendant des jours, ainsi que de terribles douleurs à l’estomac. En raison de sa mauvaise santé, il a dû abandonner son poste de professeur à l’université à l’âge de 35 ans et passer le reste de sa vie en isolement. Il n’a jamais trouvé une femme ou une petite amie, a été ostracisé par ses pairs intellectuels – à cause de ses idées non conventionnelles – et avait très peu d’amis. En tant qu’auteur, il a été tellement débauché qu’il a dû payer pour que ses livres soient publiés, et même alors, beaucoup d’entre eux ont été réduits en morceaux par l’imprimeur. Finalement, ses écrits ont commencé à filtrer à travers les lecteurs reconnaissants, mais à ce moment-là, il présentait des signes d’instabilité mentale. À l’âge de 45 ans, il a eu une dépression complète et a passé les dix dernières années de sa vie dans un état catatonique, vivant avec sa mère.

Cependant, Nietzsche avait des pouvoirs remarquables de résilience, et a toujours pensé que sa souffrance lui était bénéfique. Il voyait sa souffrance comme «l’ultime émancipateur de l’esprit», disant que lorsqu’une personne sort d’un épisode de maladie, d’isolement ou d’humiliation, elle est «comme si elle était née de nouveau, avait une nouvelle peau» et avait «un goût plus fin pour la joie». Dans le Prophète, Khalil Gibran fait une remarque similaire lorsqu’il écrit: « Plus profond est le chagrin dans votre être, plus vous pouvez contenir de joie. »

La souffrance est souvent le fruit d’une résistance à ce qui est, et résister à la souffrance, n’est finalement que l’entretenir. La souffrance nous apprend, nous aide à développer une créativité (inutile de citer tous ces artistes comme autant de cœurs torturés ayant créé des œuvres magistrales), nous aide à trouver des ressources et du courage, nous relie au cœur des autres, nous aide à aller chercher notre détermination, et nous ramène à l’humilité et l’impermanence.

Il y a donc un vrai « problème de l’imposture dans le domaine de la santé, du salut, du bien-être, de la croissance intérieure et du bonheur de l’homme…‘Croissance humaine ’, ‘ épanouissement de la personnalité ’, ‘ réalisation intérieure ’, ‘ vivre dans le présent ’, etc., toutes ces expressions furent rabaissées et commercialisées à des fins publicitaires.
La doctrine de la moindre souffrance, liée à celle du moindre effort, relève d’une phobie consistant à éviter à toute force la douleur et la souffrance – psychique et physique. Avec l’ère du progrès garantissant la Terre promise, une existence sans souffrance, l’homme commence bien sûr à développer une sorte de phobie chronique de la douleur. Pourtant, l’apprentissage des choses essentielles de la vie, des rudiments du métier, l’avancement dans tout domaine exige, s’il nous est précieux, qu’on endure sans rechigner les petites douleurs. » (2)

Lorsque je parle d’aimer la souffrance, (je ne parle pas de masochisme), j’entends décider de la vivre pleinement et consciemment lorsqu’elle nous traverse sans chercher forcement de dérivatif ou de consolation en un livre, une consultation de voyance, un antidépresseur – qui ne sont souvent que des formes de fuite ou d’évitement, de tentative à nouveau de consolation et de déresponsabilisation. Ni s’acharner toujours à vouloir la comprendre ou l’analyser, mais simplement, s’accorder simplement la peine pour l’énergie qu’elle recèle et ce vers quoi elle nous renvoi, en y étant pleinement attentif.

Car l’attention à ce qui vit en nous, l’écoute, me semble être la clef ou une des clefs pour vivre la souffrance et en saisir son potentiel alchimique. Par-là, toute transformation, toute guérison ou tout travail commence vraiment.

« Quand je suis attentif à la joie, à l’angoisse, à l’amour, à la tristesse et à la haine que j’éprouve, je n’y pense pas, je n’y réfléchis pas. J’éprouve ces sentiments, et donc, je ne les refoule pas. J’ai ‘ conscience ’ de ce que je ressens.
Conscience, de con (avec) et scire (savoir), c’est-à-dire participer au savoir, garder l’esprit éveillé. Être conscient possède une composante active voisine de l’attention. Lorsque nous sommes parvenus, dans notre vie personnelle, à un haut degré d’indépendance à l’égard des autorités irrationnelles et des idoles de tout genre, l’attention libère l’énergie, désembue l’esprit, rend indépendant, vivant et permet de trouver un centre en soi. Qui est attentif n’adopte pas un comportement moutonnier.
Il vit et meurt en être humain. » (2)

(1) Christian Bobin
(2) Erich Fromm, Obstacles et conditions à l’apprentissage de l’être

Emmanuelle Soni-Dessaigne

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